CETTE SOCIETE

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Un être humain qu'on veut exploiter est comme une source qu'on capte ; on détourne et on enchaîne son corps, on canalise ses dépenses, on le prive d'assouvissement sexuel et on le branche sur des machines et des comportements qui utiliseront, au profit d'un tiers, l'énergie dépensée. Il existera un système de permissions et d'interdits, de valeurs et de croyances qui définiront comment l'exploité doit, en toute occasion, brancher son corps et investir son énergie. L'histoire individuelle de chacun d'entre nous, dès la naissance, est celle des détournements qu'on lui a infligés ; car le petit humain est un féroce engin de plaisir, un extraordinaire dilapidateur de lui-même ; et l'éduquer selon nos normes -le socialiser abusivement- c'est lui enseigner la rétention de soi, l'épargne, lui désigner les « bons » investissements. Ces activités artificielles de désir, de production récupèrent intégralement le sujet ; on lui restituera en compensation une part minimale qui l'aidera à survivre et à croire que les investissements auxquels il a été forcé sont effectivement bons.

Un sorcier qui, par des pratiques magiques rémunérées, prétend guérir un malade, retrouver du bétail, favoriser une récolte ou une chasse, rendre féconde une femme, etc, profite du même système de détournement. La dépense qu'accomplit son client est faite en pure perte ; mais les croyances qu'il a reçues du groupe lui affirment que cette dépense est fructueuse et que, si l'investissement échoue, c'est que la dépense a été insuffisante, ou que le service demandé échappe au pouvoir de toute dépense possible, ou que lui-même, client, est un obstacle au processus qui devrait le satisfaire. Ici, la supercherie institutionnalisée est en deux temps : apprentissage que « toute dépense doit produire » ; incitation à une dépense qui ne produit rien, mais dont profite un tiers, et qu'impose l'ordre social. Y sacrifier est une condition fondamentale d'appartenance, un moyen de confirmer l'alliance et de pérenniser l'ordre.

C'est selon des mécanismes identiques qu'agissent, dans la société moderne, les prestateurs de services imaginaires : fournisseurs de prières et de divinités, de psychothérapies, de soins esthétiques, de mode, de pompes funèbres, de conseils en tout genre, d'assurances, d'éducation, d'information de masse, de savoir, de vacances, etc. La plupart de ces gens sont, et pour cause, du côté de l'ordre exploitant, bien qu'ils n'y détiennent que des privilèges moyens et des fonctions latérales, comme les vautours qui surveillent un troupeau , il est d'ailleurs usuel de les comparer à ces charognards.

Un exemple de détournement intéressant, parce qu'il s'agit d'une très pure capitalisation du corps, c'était la galère. Le galérien reste, dans nos métaphores, le modèle de l'esclave. Qui était-ce ? Un homme réduit en machine musculaire et branché sur des rames. L'énergie produite sous la contrainte actionnait la rame et déplaçait le navire. Ce navire transportait des propriétaires, des propriétés, des puissants ou leur puissance. Le but de ce déplacement, c'était un profit. Le galérien moteur était donc condamné à un investissement forcé, une production d'énergie à l'intérieur d'une machine de détournement qui fonctionnait pour les négociants ou pour l'état. Le motif de la condamnation était -vol ou délit mineur- une atteinte à l'ordre de la société exploitante. Ces actes étaient appréciés selon leur auteur et leur relation aux privilèges établis. Le voleur, par exemple, commet un abus en dehors des formes d'abus prévus par la loi, pour laquelle le vol est un droit inaliénable de la classe possédante et de ses acolytes ; droit qui ne se maintient que si cette classe garde l'exclusivité de l'abus, en garantissant aux exploités qu'ils ne subiront que de sa part, sous certaines formes et pour leur bien. Curieux marché, soit dit en passant. Le délinquant des classes exploitées avait donc accompli un acte non statutaire, qui était à la fois illégal et illégitime : il était sévèrement châtie. Le délinquant des classes exploitantes, de son côté, était seulement sorti des formes d'abus légal auxquelles il avait le droit : sa punition était légère, s'il en subissait une. Les choses n'ont pas changé, comme on le voit.

Si, dans une société, l'abus c'est le seul espoir de prospérité et de jouissance, tous les hommes s'y adonneront, chacun selon les pouvoirs dont il dispose. Et le vol, l'escroquerie, l'exploitation d'autrui par tous les moyens et à travers tous les masques seront la tentation inévitable des exploités, s'appliquant à eux-même les manœuvres dont ils sont victimes ensembles. Outre cela, le manque perpétuel que ressent l'exploité le conduit à tirer un parti abusif de sa fonction sociale et des micro-exploitations sur lesquelles l'état lui abandonne un pouvoir : exploitation des domestiques, de la femme, de l'enfant, de la famille, des animaux, des étrangers, etc. Si ces petits pouvoirs représentent pour lui un moyen réel de combler ses manques, l'exploité acceptera et soutiendra ces solutions institutionnelles et y investira ce qui lui reste de désir. Il deviendra propriétaire d'hommes et d'objets. Et la famille est là un système à double fonction : elle offre à l'exploité un réservoir humain ou il se « recharge » -qu'il vampirise, si on veut ; et elle constitue en même temps une cellule reproductrice de l'ordre extérieur.

Il semble que, très longtemps, l'ordre exploitant ait obéi à un empirisme hasardeux, qui laissait voir crument les abus qu'il perpétrait et les jouissances de ses bénéficiaires. On dévorait tous crocs dehors, on dilapidait à grands flots ce qu'on avait détourné, on cherchait de nouveaux territoires où le sang coulerai plus librement encore, on rivalisait d'arbitraire, de cruauté et de caprice. A présent, l'ordre tend à devenir « scientifique » : il se clôt sur lui-même, il enterre son butin, il pince la bouche et serre l'anus, il s'épuise et s'émacie à régner toujours plus implacablement, il est démesuré et petit à la fois ; il prend conscience de ce qu'il fait et apprend, par les sciences humaines et sociales notamment, comment le faire mieux. Ce capitalisme scientifique vise à une stabilité qui le mettrait enfin à l'abri des révoltes, des réformes, des métamorphoses et le bouclerait sur cette crise sociale permanente qu'est l'exploitation de l'homme par l'homme. Il peut y parvenir par un contrôle rigoureux des actions et des existences de chacun des exploités, comme le font déjà, par exemple, les sociétés communistes, et pour les même raisons. Mais ce contrôle est difficile, et il faut que ce soit les exploités qui l'assurent eux-mêmes, en s'espionnant, et se poliçant les uns les autres. Tant que, pour un sujet, les contraintes sont personnalisées en un pouvoir extérieur haïssable, une lutte est possible et la structure d'abus en péril. Au contraire, si les contraintes sont assumées par le sujet, s'il y canalise ses pulsions, s'il y apaise ses besoins, s'il y assouvit ses propres tentations d'abuser d'autrui, s'il ferme le cercle en exerçant sur soi-même l'ensemble de ces répressions tout en vérifiant que les autres le font aussi, on dispose d'un système répressif parfait, invisible et autoreproducteur. La police et ses équivalents médicaux n'ont plus qu'à contrôler les marges du système social ou, de toute tradition, se réfugient les ratés du conditionnement -les inexploitables, ceux qui ont gardé trop ou trop peu de cervelle et de corps, et qui sont dangereux non parce qu'ils constituent un vrai pouvoir contre le pouvoir, mais parce qu'ils perpétuent, plus ou moins malgré eux, la présence indésirable de la liberté.

L'extraordinaire excès d'ordre qui caractérise la société contemporaine a des moyens d'action avant tout indirects. Le pouvoir n'emprunte qu'en dernier ressort la force physique et la violence armée ; il préfère recourir à un réseau de conditionnement général qui enseigne les comportements sociaux utiles, les désirs admis, les plaisirs acceptés, les investissements « fructueux » - l'Ordre de la Dépense, grâce auquel tout va rejoindre la même machine d'exploitation. Le citoyen qui a un métier, une famille, des enfants, des amitiés, des loisirs, des propriétés immobilières, des biens de consommation industriels, des convictions religieuses ou politiques, accomplit sur lui-même un détournement sans trêve qui fait de lui à la fois la victime, le complice et le bénéficiaire de l'ordre exploitant. La société scientifique veut diriger totalitairement les actes et les modes de dépense de l'exploité, tout en lui dissimulant toujours davantage pourquoi et comment elle le fait. L'état impose, directement ou obliquement, par une propagande continue aux visages innombrables, les normes, les codes, les valeurs qui règlent cet esclavage. Comme l'adhésion de chacun dépend de sa croyance à la rentabilité des investissements personnels qu'on lui indique, c'est essentiellement sous forme d'objets de désir que l'idéologie est répandue et assimilée ; la propriété privée est cette parodie de jouissance, tirée d'un produit parodique lui-même, fabriqué et vendu pour le profit du détourneur. Bien pris au piège, l'exploité-consommateur compense symboliquement ses manques en collaborant à l'ordre qui le maintien en servitude, il vit et il meurt dans l'irréalité perpétuelle de ce qu'il fait, de ce qu'il désire et de ce qu'il a. Car la seule « réalité » est dehors, elle est entre les mains de ceux qui détiennent un pouvoir, elle est ce pouvoir même. Et il n'importe plus que quelques « exaltés » prêchent la révolution, ou la désertion : puisque à coup sûr la majorité qui soutien l'ordre ne le fait pas simplement par méchanceté, par intérêt ou par bêtise, mais aussi parce qu'elle y est irrémédiablement adaptée, comme les sardines le sont à leur boîte ; et, lorsqu'elles se trouvent décapitées, grillées et plongées dans l'huile, il est un peu tard pour leur annoncer qu'on va changer la vie.

L'idéologie définit quels individus nous devons être, à quels objets a droit notre conscient, quels rapports aux autres nous devons avoir, quel idéal nous devons poursuivre, quels sentiments nous devons cultiver, quelles valeurs nous devons respecter, quelle réalité nous devons partager, et de quels objets interdits nous devons refouler l'image ; elle nous dit qui est l'Homme, ce qu'est sa nature, et pourquoi la Société Industrielle est notre Salut. Elle détourne notre corps entier, notre énergie entière, capte et aliène nos résidus de désir et de liberté, et les enferme dans des codes qui nous plierons aux limites, aux objets et aux formes d'actes utiles à ceux qui nous dominent.

Le but ultime du conditionnement, c'est que notre esprit soit bien aveugle à ces manipulations et que nous n'en puissions rien deviner. Ce résultat est acquis pour la plupart d'entre nous ; ils gardent parfois l'impression vague d'être « exploités » (c'est un simple mot d'humeur) quand ils travaillent, mais ils se sentent honnêtement « libres » (c'est un pur état d'âme) quand ils ne travaillent pas. Pourtant chaque minute de leur vie, chaque geste, chaque pensée, chaque désir, chaque croyance, voire chaque révolte sont produits par le système et représentent la condition fondamentale de l'exploitation permanente qu'ils subissent, travail ou pas. C'est pourquoi une subversion qui ne s'en prend pas avant toute chose à la subjectivité apprise (formes de la conscience de soi, de la perception, de la relation à autrui, du désir, de la dépense sexuelle...) aboutit seulement à ce que, sous un nouvel aspect, l'ordre ancien réapparaisse. Car les machines reproductrices que l'ordre a fabriquées et répandues partout, ce ne sont pas les gouvernants, les armées, les polices, les puissants, les institutions, les lois : ce sont nos propres cervelles. Décapitez l'ordre et gardez vos têtes : l'ordre repousse.

Mais beaucoup de dissidents seraient surpris d'apprendre que leur petite âme ivre d'anarchie est piégée. Quand à l'honnête travailleur communiste, qui, de retour de militer, rejoint sa famille patriarcale et bien soumise, il serait indigné qu'on lui dise que cet Ordre-au-Foyer travaille pour le patronat et en assure l'avenir ; la basse besogne de produire des esclaves, c'est aux esclaves qu'on la confie toujours : ce sont des matrices indéréglables – même si de temps en temps, par excès de zèle, elles fabriquent un patron.

Dans un ordre d'idée plus dérisoire, on voit des gens qui, sachant que nos aliments sont toxiques, achètent au prix fort des nourritures bien naturelles ; puis vont se gaver de télévision, de cinéma, de radio, de romans, de journaux ou de chansonnettes. C'est se défier des petits poissons pour mieux avaler les grands ; ou, par peur du gendarme à bicorne, n'accueillir chez soi que des flics en civil.


Ce texte n'est pas de moi, j'avoue ! Je peux même avouer qu'il n'est pas récent, mais date de 1973... L'auteur, Tony DUVERT l'avait pondu dans un livre fustigeant « l'éducation sexuelle » manipulatrice, réductrice et surtout endoctrinante. J'ai voulu vous livrer ce texte, non pas pour la qualité de l'auteur ou de ses textes (je ne le connais pas assez pour juger...), mais uniquement pour le réalisme de ce texte, afin de lancer un vrai débat d'idées ici. Réflexion et débats sont donc maintenant ouverts...

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